Les vendanges dans les années 1930

C’était un temps où les viticulteurs, que l’on appelait « propriétaires », n’imaginaient pas qu’un jour de grosses machines envahiraient le vignoble pour vendanger sans peine et à un rythme fulgurant.

La vendange, c’est le résultat du travail de la vigne de toute une année. La bienveillance des cieux est un facteur déterminant pour la qualité du raisin. Il arrive, certaines années, que les récoltes soient compromises en raison des aléas climatiques. Le printemps amène parfois des gelées blanches ou noires qui anéantissent des bourgeons récemment éclos. L’été, des températures chaudes déclenchent de violents orages accompagnés de grêle et il arrive, parfois, que juillet et août défilent sans une goutte d’eau. Le phénomène de sécheresse ne permet pas au raisin de se développer correctement. Dès que les 1ers bourgeons apparaissaient dans les vignes, les viticulteurs répandaient du soufre et, avec des pulvérisateurs à dos de type « Vermorel », traitaient pour que la récolte à venir soit saine.

Au village en fin d’été, les Preixanais se rendaient compte que les vendanges approchaient car les préparatifs s’activaient.

M. Paul Delpey Dans la grande rue, Paul Delpey, maréchal-ferrant, était à l’action pour ferrer tous ces chevaux de trait affectés au transport du raisin.

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Maria et Jacques Romeu Près de la boulangerie, Jacques Romeu ferrait aussi, réparait les pompes à vin et fabriquait des hottes en fer.

M. Jean Combes Au faubourg, le charron, Jean Combes, réparait et fabriquait des charrettes. Et, à l’entrée du village, M. Antoine Bosc Antoine Bosc, menuisier, s’occupait à remettre en état des trappes de cuve et des claies de pressoir usagées.

Tous ces artisans participaient à leur manière au bon déroulement des vendanges.

En ce temps là, les premiers tracteurs à essence étaient rares et le cheval dominait encore pour tous les travaux. La cave coopérative de Rouffiac n’existait pas et chacun faisait son vin chez soi.

Les caves étaient choyées veille de vendanges. Les courtiers en vin se dépêchaient d’acheter les vins de l’année précédente qu’ils devaient faire retirer le plus tôt possible pour vider les cuves qui allaient recevoir la nouvelle vendange.

Carcassonne comptait quelques dizaines de négociants en vin qui achetaient toute l’année dans le secteur.

À l’intérieur des caves, un grand nettoyage s’imposait, la plupart de ces bâtiments ne possédait ni eau courante, ni électricité. Tout le matériel disponible à l’intérieur était utilisé manuellement. Les foudres en bois ou les cuves en béton étaient brossés et lavés à grande eau.

Dans les rues, sur les trottoirs, les comportes en bois étaient remplies d’eau pour vérifier l’étanchéité.

La futaille était sortie à l’extérieur, elle se composait de barriques appelées « demi-muid » (500 litres), « bordelaise » (220 litres), « feuillette » (110 litres). Le pressoir de la cave était lavé, graissé et prêt à l’usage pour l’après-vendange.

Toutes ces caves, qui restaient fermées une bonne partie de l’année, se trouvaient maintenant aérées et enfin prêtes pour recevoir la récolte.

La date de début des vendanges correspondait avec la maturité du raisin. Les années sèches, elles pouvaient commencer à la mi-septembre. Les années pluvieuses, elles démarraient début octobre, et il arrivait parfois que, pour la Toussaint, les travaux ne soient pas finis. Les cépages, tels que le Carignan, le Morastel, l’Aramon, le Cinsault, le Grenache, étaient répandus sur tout le vignoble et donnaient un vin rouge qui avoisinait et dépassait parfois les dix degrés. À cette époque là, en France, la consommation moyenne de vin était de 170 litres par personnes et par an, et l’on mangeait aussi énormément de pain ce qui réjouissait Monsieur Valette, notre boulanger.

L’automne était là, le raisin était mûr et les vendanges pouvaient démarrer. Sept jours sur sept, on coupait du raisin, la vie du village ne tournait qu’autour de ce travail saisonnier. À l’église, le curé, Antoine Reynes, perdait une partie de ses fidèles lors de la grande messe du dimanche. Au faubourg, le transporteur, Jean Bonnet, ne remplissait plus ses autobus pour le marché de Carcassonne.

Les exploitations familiales étaient de taille modeste et c’était souvent en famille et avec les voisins que l’on formait l’équipe (la colle). C’était surtout les femmes qui, à l’aide d’une serpette et plus tard d’un sécateur, coupaient les raisins. Les hommes étaient munis de hottes dans lesquelles les vendangeuses vidaient leurs seaux pleins.

Le contenu des hottes était transporté en bout de rangée dans les comportes prévues à cet effet. Ces comportes pleines de raisin étaient chargées sur les charrettes et rejoignaient la cuve qui se remplissait tout doucement. Dans une vigne où il y avait une bonne récolte, les vendangeurs cueillaient 1 000 kilos de raisin par personne et par journée de travail.

À midi, au loin, retentissait l’angélus, sonné par Marguerite Falandry, qui annonçait la fin de la matinée et le repas.

Ces rassemblements d’hommes et de femmes, dans les vignes, se déroulaient dans une ambiance festive, conviviale, et, ce, malgré la pénibilité du travail. Parfois, ces vendanges favorisèrent le rapprochement entre individus et se conclurent par un mariage. Ce fut pour tous ces couples les vendanges de l’amour.

La fin des vendanges était fêtée avec joie autour d’un bon repas, bien arrosé ; cette fête en Languedoc s’appelle « le deus a bol ».

Une fois, les cuves pleines dans les caves, venait le temps du pressurage lorsque la fermentation était finie. Parfois, avant d’effectuer ce pressurage, il était préférable de semer l’orge, le blé ou l’avoine, de peur que les grandes pluies d’automne arrivent.

Pour les femmes, la fin de cette période intense des vendanges était un soulagement. Elles retournaient à leur maison où de nombreuses tâches les attendaient. Comme le voulait la tradition, elles organisaient la grande lessive d’automne : laver les draps, les vêtements de travail, les torchons avec de la cendre dans un grand cuvier et, ensuite, elles finissaient au lavoir ou au bord de l’Aude pour savonner et battre tout ce linge qui, plus tard, sécherait en plein air sur des pieds de thym, souvent au pech de Briol ou sur les rochers secs de la rivière.

Ces vendanges des années 30 sont loin pour nous tous, mais j’ai voulu rendre hommage à toutes celles et tous ceux qui vécurent dans notre beau village. Une bonne récolte de vin mettait du baume au cœur du viticulteur et les vendangeurs accordaient une importance cruciale à toutes ces journées de travail qui amélioraient le quotidien à une époque difficile où l’on comptait sou après sou pour faire vivre une famille nombreuse.

Remerciements à Mimi Combes-Moretto, Camille Delpey, Eugène Grillères et Francis Loubès pour le prêt des photographies agrémentant cet article. Joël Vidal